Les petits commerces de la diversité
Des enseignes en hindi, en arabe, en chinois, des étals énigmatiques pour les novices, les commerces étrangers font aujourd’hui partie du paysage urbain, en Suisse comme ailleurs. Avec ce premier dossier thématique de Kaléi, le ton est donc donné. Il sera résolument multicolore, multiforme mais pas béat pour autant. Car au-delà des parfums épicés et des devantures bariolées qui happent les passants, les commerces ethniques sont une réalité bien complexe.

L’exotisme, attirant pour certains et gênant pour quelques autres, des boutiques étrangères se résume trop souvent au cliché du petit épicier marocain ou turc dont la boutique ne ferme jamais vraiment ses portes. Mais les commerces tenus par des personnes d’origine étrangère ne se résument pas à cela. Les détaillants de thé asiatiques, les salons de coiffure africains, ou même les pubs irlandais sont autant de leurs formes.
Le commerce ethnique n’est d’ailleurs lui-même que la pointe de l’iceberg. L’entreprenariat étranger englobe tous les secteurs d’activités de l’économie, de la construction aux services informatiques. Les boutiques étrangères n’en sont que la façade. Mais une façade qui parfois effraie en ces temps de ballottement économique.
Pourtant, comme l’expliquent Etienne Piguet et Roger Besson dans une étude publiée par l’Office fédéral de la statistique en 2005 (1), l’entreprenariat étranger est une force dynamique. Le nombre de travailleurs indépendants est relativement moins important chez les immigrés que chez leurs homologues suisses, mais il augmente plus vite. Le mythe du migrant voleur d’emploi s’effrite. Les étrangers n’absorbent pas l’entreprenariat helvétique mais contribuent au contraire à sa croissance.
D’ailleurs, les facteurs qui expliquent le passage du travail salarié à l’indépendance sont semblables pour les étrangers et les Suisses. L’âge, la formation, le sexe jouent un rôle dans ce domaine. Il n’y aurait donc pas tant de différence entre les entrepreneurs locaux et immigrés ?

Comme le souligne E. Piguet, la tendance générale est bien à la convergence des profils. Mais pour autant, il ne faudrait pas négliger les spécificités propres à l’entreprenariat ethnique (2). Il n’est pas rare que certaines communautés se spécialisent dans un secteur particulier dans leur pays d’accueil. C’est notamment le cas pour les entreprises de textile coréennes aux Etats-Unis, les commerces turcs en Allemagne (3). En Suisse, ce phénomène reste marginal. Les étrangers font aussi parfois face à une plus grande fermeture du marché du travail. L’entreprenariat est ainsi une alternative à un chômage prolongé (4). Pour autant, ces spécificités ne sont en rien culturelles. Elles dépendent bien plus de facteurs environnementaux, comme la politique migratoire du pays d’accueil, les causes de la migration, etc.
Mais il est une autre spécificité de l’entreprenariat étranger à ne pas occulter. Les commerçants immigrés sont autant de fenêtres sur l’autre et sa culture. L’épicerie du coin est souvent un lieu d’échange et de mixité par excellence où se mêlent les influences d’ici et d’ailleurs. Si l’accès à un emploi en tant qu’indépendant fait partie du processus d’intégration des immigrants, leur travail est aussi un facteur d’ouverture pour les populations autochtones.
(1) Piguet, E. and Besson, R. 2005: L’emploi indépendant des personnes issues de la migration en Suisse en 2000. In Haug, W. and Wanner, P., editors, Migrants et marché du travail en Suisse. Compétences et insertion professionnelle des personnes d’origine étrangère, Neuchâtel: Office fédéral de la statistique, 111-147
(2) Piguet, E. 2004 : Les migrants entrepreneurs : entre success story et stratégie de survie. In La mobilité internationale des compétences : situations récentes, approches nouvelles, Paris : L’Harmattan, 105-113
(3) Piguet, E. 1999: Les migrations créatrices, Paris: L’Harmattan, 393-399
(4) Voir notre reportage sur l’épicerie sri-lankaise Elephant Bazar.
Tout le dossier Ethnic Business ICI

